Depuis le 07-12-2006 :
48700 visiteurs
Depuis le début du mois :
569 visiteurs
Billets :
53 billets
Elle était là, assise dans la salle d’attente.
Si je m’y attendais !
Je crois que je suis resté longtemps planté au beau milieu de la porte à la regarder ébahi comme un imbécile, jusqu’au moment où une grosse vache me pousse de son énorme épaule et que je manque de m’écrouler par terre. C’est encore la grosse vache qui me rattrape et, bruyamment, formule des excuses interminables que je n’écoute même pas.
Le brouhaha que l’entrée de cette femme a créé m’a sorti momentanément de ma torpeur. Je me suis dégagé de son emprise et je suis allé retrouver ma femme. Elle m’observait depuis un moment déjà, l’air amusé. Elle s’est levée de sa chaise, m’a tendue la joue et m’a juste demandé si on allait pouvoir enfin rentrer.
A la maison, la table était dressée. Un instant, j’ai failli avouer avoir déjà mangé. Honnêtement, je ne pouvais plus rien avaler mais j’ai décidé de ne rien laisser paraitre. J’ai pris une douche rapide et je me suis installé en face d’elle. Me faisait face toujours cette pendule suspendue au mur et dont le tic-tac régulier et patiemment éternel rendait nos repas encore plus solennels.
Je n’ai pas eu le temps de simuler un appétit dévorant. Déjà, elle soupirait en jetant négligemment sa serviette sur la table : « vous m’avez coupé l’appétit, vous autres » m’a-t-elle dit amèrement, me reprochant presque d’avoir entamé l’entrée. J’en eus le souffle coupé. A priori, le « vous » qui se voulait solidaire ne me rendait pas moins coupable que les « autres ».
Quelques instants de silence m’ont permis de découvrir que l’angoisse qui l’empoignait au cœur était plus profonde que le sentiment de désarroi qui me rendait soudain de mauvaise humeur. A peine quelques instants qui m’ont paru une éternité et durant lesquels j’ai cru entendre la pendule se rire de moi. Moi, un pantin incapable de faire un geste vers elle, ignorant de quoi il s’agissait et donc incapable de dire un mot de réconfort... Je me sentais, assis comme je l’étais face à elle, semblable à une marionnette dont les fils ont été rompus et qui demeure tristement inerte, regrettant la main qui, jusque là, l’agitait et qui la faisait vivre.
D’une voix tremblotante mais caressante, presque inaudible, elle s’adresse à nouveau à moi, rendant encore plus oppressant le poids qui m’enfonçait dans le gouffre :
« Je suis restée un peu plus d’une heure à t’attendre. Je ne me suis pas présentée, j’ai juste pris une place dans cette salle. Et pendant un peu plus d’une heure, je n’ai pas cessé de te plaindre. J’ai vu le monde souffrir, tantôt en silence, tantôt en hurlant à la mort. J’ai vu la tristesse et le vide remplir cette salle. Et j’ai vu l’accablement se transformer en attente, en quête... mais j’ai surtout vu votre indifférence à vous autres. Comment pouvez-vous être aussi insensibles. Ce monde qui vous entoure, vous ne le voyez pas, ces gens qui viennent vers vous, vous répugnez à les regarder dans les yeux pour qu’ils cessent d’exister aux vôtres... Je vous ai vu arpenter les couloirs avec vos blouses, vos mines froides, l’air débordé. Mon Dieu comme elle est agaçante votre façon de trainer les pieds... ».
A ce souvenir, apparemment désagréable, elle s’est tue et m’a enfin regardé. S’étant peut-être aperçue de l’handicap qui m’empêchais de bouger, elle s’est levée, s’est approchée de moi et m’a effleuré le visage de ses mains brûlantes : « As-tu seulement une idée de l’infinitude de mon amour pour toi », m’a-t-elle demandé dans un murmure.
Le courage m’a manqué, cette fois encore, de lui dire oui. Oui, vu la façon dont elle exècre mon monde. A-t-elle seulement une idée de ce qu’il en coûte de regarder un patient dans les yeux? J’examine des cas, pas des individus. Les regarder, c’est risquer de s’impliquer émotionnellement et d’entamer un capital affectif souvent fragilisé par la promiscuité de la mort. Ce capital, c’est pour elle que je le préserve. Tant pis si elle ne le voit pas.
Publié par anaisdaly à 18:06:26 dans De jour en jour | Commentaires (0) | Permaliens
Elle ouvre les yeux et c’est une lumière éclatante qui la pénètre. Encore une fois, elle a oublié de fermer les volets la veille au soir. Lui, dort tranquillement. A peine, elle l’entend respirer. Contrairement à elle, les lueurs aveuglantes du jour ne froissent jamais son sommeil. Les volets, il se demande à quoi ils servent.
Elle se lève définitivement, plus question de se rendormir. Elle remonte le drap sur lui, avec précaution, de peur de le réveiller. Il a du rentrer tard, cette nuit encore.
Sur sa table de nuit, un écrin en velours bleu indigo, ouvert. Dedans, une bague en or blanc rehaussée d’une perle noire dont le lustre est mis en valeur par les traits de lumière qui viennent s’y réfléchir. Elle la prend, l’examine mais ne l’essaye pas et referme sur elle son écrin de luxe.
Sous la douche, elle repense à son rêve. Un rêve ou un cauchemar ? Elle hésite. Elle se revoit allongée sur le sable mais nulle part ailleurs, la mer. Elle se retourne, cherche du regard ses éternités bleues mais ne trouve que des étendues désertiques, du sable or et des pierres couleur argent, à longueur de vue. Elle reste étendue. Jusque-là aucun sentiment d’angoisse, juste un désir lancinant d’eau.
Dans sa main, elle découvre une huître. Progressivement, une peur irrationnelle la submerge. Que peut contenir une huître si loin de la mer ? Elle regarde autour d’elle et découvre des coquilles partout offertes à l’astre du jour.
Sortie de la douche, elle le trouve debout, lui faisant face, l’écrin à la main : « Tu ne l’aimes pas ? », lui demande-t-il.
Publié par anaisdaly à 16:33:08 dans De jour en jour | Commentaires (0) | Permaliens
Lorsque j'avais reçu ce message et que j'avais vu son nom s'afficher sur mon écran, j'ai bien senti que rien se serait plus comme avant. Tous mes sens étaient en éveil. Fébrile, je tremblais de la tête aux pieds.
Deux paragraphes. En parcourant seulement deux malheureux paragraphes, j'ai pris conscience de toute l'éternité qu'elle mettait soudain entre nous. "Nous", c'est ainsi qu'elle avait intitulé l'objet:
"Nous,
Quelque chose en moi me disait toujours que j'allais épouser un passionné, un poète. Quelque part, dans mon incinscient, j'ai pensé que ce serait certainement toi. Toi qui, imperceptiblement, nichais au fond de moi.
ça ne se fera pas. J'en épouse un autre."
Publié par anaisdaly à 15:41:11 dans De jour en jour | Commentaires (0) | Permaliens
Juste un moment de répit, quelques secondes pendant lesquelles elle lui tend une main tremblante, le supplie de rester auprès d’elle. A peine quelques secondes de discernement et s’en est fini. Il la perd de nouveau. Elle lui lance encore une fois un de ses regards chargés de reproches et s’en va en claquant la porte. Elle claque sans cesse la porte en s’en allant, sans cesse. D’ailleurs, il l’a toujours imaginée vivant dans une maison sans portes, ouverte au vent et aux nuages.
Elle s’en est allée, brusquement, et l’a laissé perdu dans les dédales du silence. Ne flottait dans l’air qu’une fragrance boisée, vestige d’une sauvagerie douce et cruelle.
Publié par anaisdaly à 19:34:22 dans De jour en jour | Commentaires (0) | Permaliens
Sans même s'en rendre compte, il se retrouve dans le jardin en cette nuit sans lune. Une cigarette lui brûle les doigts. Il la jette par terre et machinalement l'écrase du pied gauche avec la même ardeur dont il faisait preuve quand, enfant, il écrasait avec désespoir des centaines de sauterelles venues un été d'on ne sait quel enfer tout exprès pour raser le pays de son enfance. Secoué de frissons, il repense au visage impassible de son père, les pieds occupés à écraser ces foutues bestioles et regardant, sans le voir, un champ de braise où ne subsistait que deux épouvantails meurtris, les yeux crevés.
Il sort une autre cigarette d'un étui en bronze, la dirige vers ses lèvres mais ne l'allume pas. Il n'avait pas son briquet. Ses mains avaient beau vagabondé dans ses poches, rien n'y fait. Le briquet avait disparu. Pas d'allumettes non plus. Il n'en a jamais eu sur lui, des allumettes... Mais pourquoi n'avoir jamais pensé à acheter des allumettes ? Dix sept ans durant lesquels il n'avait pas arrêté de refaire inlassablement le même geste : ouvrir ce même étui qui avait servi son père avant lui, tirer une cigarette, veiller ensuite à libérer une belle flamme du briquet, tirer délicatement son souffle et l'expirer ensuite avec volupté.
Pourquoi alors, ce soir, avoir perdu son briquet. Pourquoi, ce soir, avoir jeté une nouvelle fois cette cigarette vierge pour l'écraser encore avec frénésie.
« Tu t'acharnes sur quoi là, sous cette pluie ? » me lance-t-elle avant de m'attraper par la main et me tirer sous le perron. Je lui ai tendu mon étui. Elle m'a tendu mon briquet mais s'est vite ravisée. Mes mains dans les siennes ne tremblaient plus. Nous sommes restés, debout, côte à côte, je ne saurai dire combien de temps, nos yeux tentant vainement de transpercer le noir : « les sauterelles, me dit-elle, seront-elles arrêtées par cette pluie ? »
C'était la fin d'un cycle.
Publié par anaisdaly à 19:27:47 dans De jour en jour | Commentaires (0) | Permaliens